Remettre des grands herbivores dans les paysages : ce que ça change (vraiment) pour les insectes

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On parle beaucoup de « rewilding » ces dernières années. L’idée est séduisante : réintroduire de grands herbivores comme chevaux, bisons, aurochs reconstitués, buffles… dans des écosystèmes qui en ont été privés depuis des siècles, et laisser ces animaux faire ce qu’ils font naturellement : brouter, piétiner, gratter, déplacer, bousculer la végétation. Recréer, en quelque sorte, les perturbations écologiques que la mégafaune européenne provoquait avant son extinction au Pléistocène.

Sur le papier, c’est beau. Mais est-ce que ça marche pour les insectes ? Parce que les insectes, on les oublie souvent dans ces projets. Or ce sont les animaux terrestres les plus diversifiés de la planète, et aussi ceux dont le déclin est le plus documenté.

Une étude publiée dans le Journal of Applied Ecology en 2026, menée par Jan Walter et une équipe de l’Académie tchèque des sciences, apporte enfin des réponses solides, et elles sont plutôt encourageantes (avec quelques nuances importantes).

Onze sites, cinq groupes d’insectes, dix ans de données

Le dispositif est costaud. En République tchèque, onze sites clôturés, totalisant 660 hectares, ont été « rewildés » depuis 2015-2022 avec des combinaisons variées de chevaux Exmoor, d’aurochs reconstitués, de bisons d’Europe et de buffles d’eau. Des anciennes zones militaires, des zones humides, des prairies abandonnées, bref un éventail de milieux.

Sur chacun de ces sites, les chercheurs ont installé des parcelles d’un hectare à l’intérieur des enclos (avec les herbivores) et à l’extérieur (parcelles contrôle). Et ils ont inventorié cinq groupes d’insectes : les papillons de jour (suivis annuellement depuis le début du rewilding), les papillons de nuit, les abeilles et guêpes, les fourmis et les orthoptères (criquets, sauterelles, grillons).

Plus d’espèces là où paissent les grands herbivores

Premier résultat : les parcelles rewildées abritent significativement plus d’espèces et plus d’individus d’abeilles, de guêpes et d’orthoptères. Pour les papillons de jour, l’abondance augmente légèrement mais la richesse spécifique ne change pas. Pour les papillons de nuit et les fourmis, pas de différence détectable.

Mais c’est quand on regarde la composition des communautés que ça devient vraiment intéressant.

Les petits, les spécialistes, les vulnérables : ceux qui profitent du rewilding

Plutôt que de simplement compter les espèces, les chercheurs ont analysé quels types d’insectes répondent au rewilding en fonction de leurs traits biologiques (taille, mobilité, régime alimentaire, mode de nidification, etc.). Et là, un schéma cohérent émerge à travers tous les groupes.

Aurochs at the refaunated locality Milovice, Czech Republic. Credit: Michal Köpping

Le rewilding trophique favorise les espèces petites, spécialisées et peu mobiles. Plus précisément : les papillons dont les chenilles se développent sur des petites plantes herbacées (plutôt que sur des graminées hautes ou des arbres) ; les abeilles et guêpes solitaires de petite taille qui nichent au sol (le piétinement des ongulés crée des zones de sol nu parfaites pour ça) ; et les orthoptères de petite taille à faible capacité de dispersion.

À l’inverse, les grandes espèces très mobiles et généralistes comme les bourdons, l’abeille domestique, les gros criquets, sont plutôt associées aux parcelles non pâturées.

Et c’est là que le résultat prend toute sa dimension : ces espèces petites, spécialisées, peu mobiles, ce sont exactement celles qui déclinent le plus dans les paysages agricoles intensifiés en Europe. Le rewilding trophique ne booste pas n’importe quelle biodiversité entomologique : il soutient précisément les traits fonctionnels que l’agriculture moderne a le plus érodés.

Ce n’est pas une solution miracle (malheureusement)

L’étude est honnête sur les limites. Le rewilding ne fait pas tout : les papillons répondent surtout à la disponibilité en nectar, qui n’est que partiellement liée au pâturage. Les fourmis ne montrent pas de réponse claire aux traits étudiés. Et à terme, les sites rewildés pourraient évoluer vers des mosaïques forêt-broussailles-prairies plutôt que vers les prairies ouvertes qu’on imagine spontanément, ce qui changera la donne pour certaines espèces.

Les auteurs soulignent aussi un point crucial : les densités d’herbivores utilisées en Tchéquie sont modérées (0,2 à 1,0 UGB/ha). En Europe de l’Ouest, là où les densités étaient beaucoup plus élevées, le pâturage a parfois fait diminuer la biomasse d’insectes herbivores. Comme souvent en écologie, la dose fait le poison.

Pourquoi c’est important

Cette étude est l’une des premières à démontrer, sur un grand nombre de sites et avec cinq groupes taxonomiques différents, que le rewilding trophique restructure les communautés d’insectes de manière cohérente et biologiquement interprétable. Ce n’est pas juste « plus d’insectes » ou « moins d’insectes », c’est un changement qualitatif qui va dans le sens d’une restauration des traits fonctionnels perdus.

Et ça ouvre une perspective passionnante : si une bonne partie de la diversité entomologique européenne actuelle s’est mise en place au Néogène, dans des paysages façonnés par une mégafaune abondante, alors réintroduire des grands herbivores, ce n’est pas juste du romantisme néo-pléistocène. C’est potentiellement recréer les conditions écologiques dans lesquelles ces insectes ont évolué.

Personnellement, l’idée que des poneys Exmoor qui broutent dans une ancienne zone militaire tchèque puissent indirectement sauver une petite abeille solitaire qui niche dans le sol nu… ça me donne envie de continuer à faire ce métier.


En gros :

En République tchèque, une équipe a comparé les communautés d’insectes dans onze sites où des grands herbivores (chevaux, bisons, aurochs, buffles) ont été réintroduits, versus des parcelles voisines sans pâturage. Résultat : le rewilding augmente la richesse en abeilles, guêpes et orthoptères, et restructure les communautés de tous les groupes étudiés en favorisant les espèces petites, spécialisées et peu mobiles — exactement celles qui déclinent le plus dans les paysages agricoles modernes. Le rewilding trophique ne fait pas tout, mais il restaure des traits fonctionnels que l’intensification agricole a érodés depuis des décennies.


Source : Walter, J., Fric, Z.F., Filippov, P., Jirku, M., Klimes, P., Machac, O., Perlik, M., Potocky, P., Ricl, D., Spitzer, L., Vrba, P. & Konvicka, M. (2026). Trophic rewilding restructure the insect communities according to their functional traits: Insights from a multitaxa study. Journal of Applied Ecology 63: e70399. https://doi.org/10.1111/1365-2664.70399

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